On 13 July 2010 the French newspaper Le Figaro published an
article about the exhibition
A Master Revealed: Meijer de Haan, exhibited in the
Jewish Historical Museum from 13 Oktober 2009 until 24 Januari
2010.
ÉNIGMES DE L'ART (3)
- Au Pouldu, Paul Gauguin et son élève Meijer de Haan
rivalisèrent pour séduire la belle Marie Henry.
Finistère, 1889-1890. Le tableau est dressé sur le motif
dans cette Bretagne, encore en costumes typiques, qui attire les
peintres pour sa lumière, le pittoresque de sa nature sauvage et
le moindre coût de sa villégiature. Il cache un amour secret qui
se vit à mots couverts dans une salle à manger d'auberge pendant
l'hiver breton et s'achève par un portrait magistral, un départ
sans retour et un enfant naturel. L'histoire est à trois
personnages. Deux peintres dans le cadre. Le premier est un artiste
redoutable, un Parisien né aventurier qui a abandonné la vie
conjugale pour peindre et voyager, le génie désargenté de l'école
de Pont-Aven. C'est Paul Gauguin. Le second est un fils de famille
hollandais, un académique en gloire à Amsterdam : il a
découvert l'avant-garde de Paris grâce à Théo Van Gogh et cherche
un mentor pour se métamorphoser. Il s'appelle Meijer de Haan. La
femme de l'histoire est aubergiste au Pouldu. Elle est belle et
courageuse, à l'image de ces terres granitiques et venteuses qui
vont devenir célèbres. Elle s'appelle Marie Henry.
Priorité au vainqueur. «Quand les sabots résonnent sur le sol de
granit, j'entends le ton sourd, mat et puissant que je cherche en
peinture», écrit au printemps 1888 Gauguin au peintre Émile
Schuffenecker, plus connu pour ses faux Van Gogh que pour ses
tableaux, restés mineurs. «Homme découplé et puissant »,
Gauguin a 41 ans. Il a déjà derrière lui le bagage du marin qui a
fait cinq fois le tour du monde, des souvenirs d'enfance au Pérou
qui éclipsent ceux des autres, une intelligence aiguë qui lui fait
absorber en artiste tout ce qu'il voit - les dessins d'enfant et le
jeune talent d'Émile Bernard compris -, une forte personnalité
qui le porte vers la violence. Sûr de son fait et de son pouvoir
sur autrui, il évoque dans cette correspondance un certain type
féminin qu'il a remarqué sur les falaises du Pouldu.
Ce nom breton - composé de poull, mare, et du, noir - désigne
un hameau alors isolé à l'embouchure du fleuve côtier, la Laïta.
Une vingtaine de petites maisons de pêcheurs en granit ocre et
gris, couvertes d'ardoises scintillantes sous la pluie. Deux
routes. L'une mène à la plage où les paysans vont charger le
varech, ces «goémons de laisse» qu'ils utiliseront comme engrais,
et le sable qui leur servira à bâtir des murs ou à amender leurs
terres. L'autre route va vers le passage de la Laïta, vers la
grande rivière, vers Lorient. Au croisement de ces deux routes, une
buvette. Modeste comme un simple rectangle, la Buvette de la Plage
est tenue par Marie Henry, dite Marie Poupée en raison de sa
beauté.
«Faire de l'art dans un trou»
«Une jolie brune un peu pulpeuse, à la chair rose, native de ce
coin de Bretagne réputé pour la beauté de ses femmes et pour leur
piété », décrit Yannick Doyen, galeriste de Vannes et
spécialiste naturel de l'école de Pont-Aven. La preuve par le
portrait : le Hollandais Meijer de Haan peindra Marie Henry en
rayonnante Mère à l'Enfant dans Maternité, son
chef-d'œuvre de 1889, icône pudique aux sensuelles pommettes de
pomme fraîche. «Elle était fille-mère en terre bretonne très
catholique. Intelligente et audacieuse, elle tient seule son
commerce, fait construire sa maison. Jamais elle ne dévoila
l'identité du père de son aînée, Marie-Léa», résume l'historien
André Cariou, directeur du Musée de Quimper, formidable conteur qui
travaille sur l'école de Pont-Aven depuis 1976.
En juin 1889, Gauguin fuit ce prospère Pont sur l'Aven et son
bourdonnement touristique. Son marché toutes les semaines. Sa
grande foire tous les mois. Ses quinze moulins qui tournent à plein
régime. Ses touristes anglais et ses peintres venus jusque
d'Amérique. Il fuit ces peintres académiques, près d'une centaine,
qui vivent en colonie, sur le motif, comme les impressionnistes
danois réunis à Skagen, à la pointe du Jutland et au choc de deux
mers. Gauguin n'a pas choisi la Bretagne par romantisme et amour
des côtes désertes. Pragmatique comme l'agent de change qu'il fut,
il est venu «faire de l'art dans un trou». Il a vécu à crédit à
Pont-Aven dans l'auberge de Marie-Jeanne Gloanec. Il y est resté
«retenu par la dette» .
Le Pouldu est isolé à souhait, couleur labeur. Les premières
cartes postales, vers 1890, d'après les photographies d'A. Waron de
Saint-Brieuc, montrent une plage vide, un arc de rochers
déchiquetés, une seule maison toisant la mer. Pittoresque, mais
rude. Sur les conseils de son ami et compatriote, le marchand d'art
Théo Van Gogh, Meijer de Haan a tenté de travailler «en
impressionniste» à Pont-Aven. Oublié jusqu'à la récente exposition
du Musée d'Orsay (présentée aujourd'hui au Musée de Quimper), ce
«maître caché » a été appelé à tort «Jacob» Meijer de Haan.
Référence à ses origines qui pèseront lourd sur son destin. Il est
le fils d'une riche famille juive d'Amsterdam dont le pain azyme
nourrit une communauté de 150.000 personnes. Fin juillet ou début
août 1889, ce nanti en quête d'un maître et de ses leçons
d'avant-garde rejoint Gauguin l'impécunieux au Pouldu.
«Un très bon garçon»
«Gauguin, qui voulait y constituer une communauté de peintres, un
"atelier du nord" reprenant les idées de Vincent Van Gogh à Arles,
envisage de réunir Henry Moret, Charles Laval, Émile Bernard et
Meijer de Haan dans la villa Mauduit qui serait louée par le
Hollandais, le seul à disposer de ressources suffisantes», raconte
André Cariou qui fut commissaire de «Gauguin et Pont-Aven» au Grand
Palais en 2003. L'étranger n'est pas la manne providentielle
escomptée. Après un mois au Pouldu avec De Haan, Gauguin repart
vivre à crédit chez Gloanec à Pont-Aven puis revient s'installer en
octobre chez Marie Henry. Lorsque De Haan loue enfin la villa
Mauduit, Gauguin le rejoint et écrit à Schuffenecker: «Avec les
orages, c'est superbe et je travaille là avec un Hollandais qui est
mon élève et très bon garçon.»
Au bout d'un mois et demi, suite aux plaintes du voisinage, les
deux peintres quittent les larges baies vitrées dominant la plage
des Grands Sables et s'installent à l'humble auberge de Marie
Henry. Ils ont presque le même âge, dix ans de plus qu'elle. Leur
cohabitation d'hiver attisera leur rivalité amoureuse alors qu'ils
transforment la salle à manger en ballet aux puissants rythmes
décoratifs, des Teilleuses de lin de De Haan à L'Oie et La Fileuse
de Gauguin. Ils sont fort différents. Le peintre des îles est un
brutal qui voit la sexualité comme une mesure d'hygiène, qui
fréquente le bordel à Arles et qui vivra avec Téhura, son modèle de
13 ans, à Tahiti, fustige l'ex-commissaire-priseur Éric Buffetaud,
fou de Nerval et de Pont-Aven. Atteint de tuberculose osseuse
depuis l'enfance, De Haan est «un être menu, rachitique,
contrefait, souffreteux, presque un infirme », décrit Marie
Henry. C'est un intellectuel, un franc-maçon féru de littérature et
de spiritualité. Gauguin l'étudie, le dessine et le peint alors
sous une lampe jaune, alien ou mauvais génie avec ses livres pour
compagnons.
«Ils se retrouvent tous les deux, enfermés pendant des mois, avec
une jolie jeune femme qui a déjà un enfant. Et c'est le bossu qui
gagne, constate André Cariou. Marie Poupée détestait Gauguin.
Elle gardera d'ailleurs ses 25 tableaux, en paiement de sa créance
de 300 francs.» Gauguin rêve de voyage et de Tahiti. De Haan
envisage de l'accompagner lorsque sa famille menace de lui couper
les vivres. Il part le 8 octobre 1890 du Pouldu, laissant
derrière lui quelque 30 tableaux et Marie Henry, enceinte d'un
enfant qu'il ne verra jamais, n'évoquera jamais, pas même dans sa
correspondance. Pourquoi? Mystère. L'a-t-il su? Ni lui ni elle n'en
dira mot. L'alliance était celle des contraires. La paysanne et le
bourgeois. La catholique et le juif orthodoxe. La terrienne et
l'artiste.
Marie Henry mourra en 1942, dans le bombardement de Toulon. Sa
fille Ida la brune, devenue institutrice, femme d'instituteur et
mère de cinq enfants, gardera les tableaux de ce père secret
jusqu'en 1959 et défendra sa mémoire. Aux Marquises en 1902, soit
sept ans après la mort du Hollandais, Gauguin peindra De Haan en
diable roux, le nez busqué, les mains tordues, les pieds griffus
dans ses Contes barbares. Ce trésor du Musée d'Essen est une petite
vengeance qui vaut de l'or.